Embauchée en Arabie Saoudite, j’ai fini esclave

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Pour de nombreuses domestiques marocaines parties chercher fortune au pays de l’or noir, l’Eldorado saoudien vire rapidement au cauchemar. Mina, 40 ans, nous raconte sa descente aux enfers dans une famille à Jeddah.

 

J’ai été réduite en esclavage. L’espace d’une semaine, ma vie a failli basculer. J’ai encore du mal à en parler, mais je le fais pour aider les personnes qui envisagent de se rendre là-bas, en Arabie Saoudite.

 

Je ne manquais pourtant de rien…

Je n’ai jamais travaillé de façon permanente dans une maison ici au Maroc. Il m’arrivait de travailler durant une courte période chez des familles de mon entourage, surtout pendant les fêtes. Je m’occupais de cuisiner des plats marocains, surtout des gâteaux. J’ai toujours reçu des compliments, ce qui m’a encouragée à persévérer, lire des livre de cuisine pour apprendre de nouvelles recettes de la cuisine orientale. Je me suis même inscrite dans une école hôtelière à Mohammedia, où j’ai décroché un diplôme en pâtisserie.

 

 

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J’apprenais pour moi, sans but précis, sinon pour faire de meilleurs plats. Côté affectif, je n’ai jamais réussi à trouver l’âme soeur. Après une histoire qui s’est mal terminée, mon neveu m’a fait part d’une proposition qui m’a paru très intéressante. Une femme qu’il connaissait cherchait à embaucher une Marocaine qui excelle dans la cuisine et la pâtisserie, pour son restaurant à Djeddah, en Arabie Saoudite.

J’ai considéré que c’était une opportunité à ne pas manquer, que de pouvoir travailler et vivre dans le pays de La Mecque, proche de la miséricorde d’Allah. Je ne pouvais espérer mieux.

J’ai tout fait pour convaincre ma mère de me laisser partir, avant d’aller voir la femme censée me mettre en contact avec mes futurs employeurs en Arabie Saoudite.

 

Apaisée, motivée

Pour moi, l’Arabie Saoudite était le symbole de l’Islam pur et authentique. Je croyais que ma dévotion allait grandir autour de ces gens qui adorent notre religion, du moins, c’est ce que je croyais. J’étais heureuse de pouvoir faire la Umrah plus souvent, et de pouvoir y amener ma mère. Je me disais qu’en changeant de pays, j’allais oublier mes déceptions amoureuses, ne plus me sentir seule, donner un sens à ma vie au final.

 

J’ai donc rencontré l’intermédiaire, qui avait permis à plusieurs femmes de ménage et domestiques de se rendre en Arabie Saoudite. Elle avait l’air sérieuse, très respectueuse. Au fil de nos discussions, j’ai appris qu’elle avait vécu à Riyad pendant longtemps, avant de revenir ici, pour se marier avec son cousin. Elle m’a beaucoup vanté le pays, ses habitants pieux et droits… Plus je lui parlais, moins j’étais stressée à l’idée de plier bagage. Au contraire, ma motivation grandissait.

On a parlé des choses qui me semblaient essentielles, à savoir le contrat, l’hébergement, et le salaire.

Les jours qui ont suivi, j’ai fait mon passeport et acheté mon billet d’avion qu’on devait me rembourser à mon arrivée.

 

Quelques semaines plus tard, j’ai pris l’avion, pleine d’espoir, et de l’envie de donner le meilleur de moi-même. “Allah, quel bonheur de vivre dans ce pays sacré, d’être encore plus proche du Prophéte ! », me disais-je.

 

 

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Débarquée… au milieu de nulle part

En arrivant à l’aéroport, un chauffeur indien m’attend. Nous avons du mal à communiquer, il parle très peu arabe, je ne connais pas sa langue… J’ai envie de lui demander de me passer mon employeuse au téléphone mais je ne parviens pas à faire passer le message. Pas grave, je me dis qu’il m’emmènera à bon port, je ne suis pas plus inquiète que ça.

 

J’ai dormi pendant presque tout le trajet, environ deux heures de route. Puis, la voiture a stationné au milieu de nulle part, à l’entrée d’une grande ferme.

 

C’est alors que le chauffeur me demande de descendre. Je suis reçue par deux philippines qui m’ont parues comme déstabilisées: elles regardaient dans tous les sens, elles avaient des traces de bleus sur le visage.

Elles me font signe de les suivre dans une chambre située dans le sous sol. Un lieu peu accueillant, sale.

L’une d’elles me lance dans un arabe approximatif: “Madame vient vous voir« , avant de déguerpir…

 

« La patronne, c’est moi »

Après une heure d’attente, une femme habillée en tenue légère, âgée d’une quarantaine d’années, descend me voir. “Comment tu t’appelles?”, me lance-t-elle sèchement. Puis, enchaîne: “Lève toi« . Elle me dévisage, avant de demander à une de ses domestiques d’apporter une tenue identique à celle que porte tout le personnel féminin de la maison. “Tu portes ça tous les jours. Suis-moi, je vais te montrer les tâches ménagères qui te concernent!”.

 

Surprise, je la suis, en tentant de lui expliquer que je n’étais pas là pour ça, que j’étais venue travailler en tant que cuisinière dans un restaurant qui vient d’ouvrir à Djeddah.  Je lui montre même mon diplôme pour prouver ce que j’avance, pensant naïvement que ça changerait quelque chose.

Elle m’explique à son tour et avec détachement que « la Marocaine qui nous a mis en relation a dû me mentir« .

Je reste là, estomaquée, loin de tous, seule dans un pays où je ne connais personne, sans repères, flouée, la gorge nouée, les larmes aux yeux.

 

 

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La loi de la jungle

Dès le premier jour, le ton était donné. Au lieu de m’appeler par mon prénom, la maîtresse des lieux m’apostrophe ainsi: « Eh la Marocaine« , avant de m’insulter pour un oui ou pour un non.

 

En montant à l’étage, je croise une jeune fille dans la quinzaine, qui me parle avec dédain, comme si je n’étais pas un être humain à ses yeux.

S’ensuit une tentative d’humiliation, quand elle me demande de me mettre à quatre pattes pour pouvoir grimper sur mon dos.

Je refuse, elle m’insulte, râle, me menace de le dire à sa mère, avant de me donner un coup de pied et de s’en aller.

 

Terrifiée, je me rends dans “ma chambre” pour prendre le temps de digérer ce qu’il venait de m’arriver. En y entrant, je ne retrouve plus mon sac, ni mes vêtements, ni mon passeport.

 

En 24 heures, j’avais tout perdu, je n’avais plus rien, je n’étais plus rien, j’étais prise au piège. Désemparée. Je ne savais plus quoi faire, je ne pouvais pas contacter ma famille, il n’y avait aucun téléphone, aucun moyen de transport pour fuir cette cage de luxe, loin de tout…

 

Je suis une esclave

Pendant plusieurs jours, j’ai essayé de m’habituer, en attendant de trouver une solution, de fuir. J’ai tenté de digérer les insultes, les agression verbales continues de la mère de famille et de ses huit enfants. Pendant trois jours, peu importe ce que je faisais, ils n’étaient jamais satisfaits.

J’ai essayé de m’adapter à leur rythme de vie, car ils dormaient presque toute la journée et n’étaient actifs qu’à partir de la tombée de la nuit.

 

Jusque là, je n’avais pas encore vu d’homme dans cette maison, à part le chauffeur de nationalité indienne, qui se faisait constamment frapper dessus par la maîtresse des lieux. Au bout du quatrième jour, celle-ci vient me voir pour me demander de préparer un bon dîner: elle reçoit son mari chez elle, et elle souhaite que ce soit trés spécial. Elle voulait s’attirer ses faveurs afin qu’il vienne lui rendre visite plus souvent que ses trois autres épouses.

 

Et effectivement, c’était spécial. Il fallait préparer des dizaines de plats, comme si on organisait un mariage. J’étais harassée, déprimée. Mais j’ai quand même tenté de saisir l’occasion pour parler à son époux, essayer de réveiller un peu d’humanité et de compassion chez lui, pour le convaincre de me laisser partir.

 

La soirée s’est achevée vers cinq heures du matin, sans que je n’aie pu trouver le moyen d’aborder le mari pour lui exposer mon probléme.

 

J’ai rejoint ma chambre pour essayer de dormir, mais après quelques minutes, la porte s’ouvre. C’est l’époux de mon employeuse, qui me jette un : “Tu es marocaine?”. Je réponds par l’affirmative. Sans piper mot, il commence à se déshabiller. Je lui demande en criant: “Vous faites quoi?”. En guise de réponse, il me gifle et me lance: “Je prends mon droit, tu es mienne, je t’ai achetée”. Je le supplie “ pour l’amour de Dieu ».

Narquois, mon agresseur a une réponse toute trouvée: “c’est Dieu qui m’autorise cela, je suis ton propriétaire, tu es mon esclave.

 

 

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Tu es une ensorceleuse, non?

La suite, vous la devinez: il me viole, comme si de rien n’était, sous le même toit que son épouse et ses enfants. Je n’ai pas fermé l’oeil, traumatisée, mais déjà en train de réfléchir à une issue à cet enfer.

 

Le lendemain, j’ai décidé de ne pas quitter ma chambre. Vers 20 heures, “Madame” vient me voir, à son réveil, et me demande pourquoi je n’ai pas fait le ménage. Je réponds que son mari m’a violée. Cela la fait rire. Elle me répète que c’était son droit, que nous autres, Marocaines, étions faites pour ça. Le ton monte. Elle finit par partir, non sans me demander de lui préparer son café et de la rejoindre sous la tente installée dans le jardin.

 

En arrivant, je la trouve, entourée de ses amies, en train de fumer la chicha, à s’esclaffer.

Elle me demande d’avancer, puis de m’asseoir: “Tu vas nous faire du sihr (magie) pour ensorceler et garder nos hommes, et les pousser à nous aimer davantage”.

J’essaye de lui expliquer que je ne fais pas ça, mais encore une fois, elle est persuadée que nous, les Marocaines, sommes des voyantes, des pros de la sorcellerie.

 

Je me défends, mais elle persiste. Je ne recule pas et finis par provoquer sa colère. Elle se jette sur moi, mais je riposte “Je suis une Marocaine, oui, et je n’ai plus rien à perdre. Si vous m’approchez encore ton mari et toi, je te jure que je te tuerai”.

 

D’une prison à l’autre

Après des pleurs et des gémissements, elle appelle son mari qui est mon Kafil pour lui dire que je l’ai agressé physiquement et qu’il devait se présenter pour me donner une bonne leçon. Mon violeur débarque alors avec un agent de police, venu m’arrêter pour agression physique et morale sur la maîtresse de maison et ses enfants.

 

 

Je monte avec l’agent dans la voiture, j’essaye de lui expliquer ma version des faits, mais lui aussi ne parle que pour m’insulter et me menacer, dans un langage que je ne comprends pas totalement.

 

J’arrive au centre de rétention où je suis incarcérée avec plusieurs femmes de différentes nationalités. A ce moment là, je ne pensais plus qu’à une seule chose: emprunter un téléphone pour joindre ma famille et partager avec eux ce qui m’arrive.

 

Dans cette nouvelle prison, j’ai rencontré une autre Marocaine, avec une histoire encore plus tragique que la mienne. Elle était là parce que son mari saoudien lui avait demandé de le rejoindre dans son pays, mais une fois sur place, il l’a obligée à se prostituer. Elle lui avait fait l’affront de refuser, ce qui l’a conduite derrière les barreaux…

 

En 24 heures dans ce centre, j’ai pu comprendre que plusieurs femmes victimes y sont jetées, sans raison valable, sans pitié.

Que dans ce pays, les non-citoyens n’ont aucun droit, que le temps de l’esclavage n’y était pas révolu…

 

 

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Un coup de fil salvateur

Aprés plusieurs essais, j’ai pu convaincre un gardien de me trouver un téléphone pour joindre mes proches. Quand j’ai parlé avec ma mère, j’ai éclaté en sanglots. Lhajja a tenté de me rassurer, mais elle savait que je vivais quelque chose d’horrible.

 

Ma mère a aussitôt remué ciel et terre pour me sortir de cet enfer. Elle a contacté un petit neveu qui avait un bon poste en Arabie Saoudite. Grâce à l’une de ses relations, un homme beaucoup plus puissant que mon ex-employeur, il est parvenu à récupérer mes affaires, dont mon passeport, et à me faire libérer. Lhajja m’a payé un billet d’avion, et je suis rentrée chez moi.

 

J’ai pris des médicaments pendant des mois pour retrouver le sommeil. Je n’oublierai jamais ces dix journées passées en enfer. Je me dis que moi au moins, j’ai réussi à m’en sortir, mais les autres femmes, comment vont-elles faire?

Une chose est sûre, je ne retournerai jamais là-bas, même pas pour Lhaj ou la Umrah. Dieu me le pardonnera c’est sûr, il a tout vu.

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