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En 1991, alors que la justice s’apprêtait à clore par un non-lieu l’enquête sur la mort du ministre du Travail Robert Boulin, nous écrivions  » La vérité sera-t-elle bafouée ? Le garde des Sceaux entérinerait ainsi la thèse officielle du « suicide » du ministre « noyé » dans 50 cm d’eau en forêt de Rambouillet en 1979. Or le doute n’est plus possible. Il s’agit d’un assassinat.  » Dix ans après ce non-lieu honteux, nos confrères de Canal + diffusent ce soir à 20 h 45 une remarquable contre-enquête dont nous partageons la conclusion : le suicide de Robert Boulin, c’est un crime. Jusqu’à septembre 2002, il est possible de faire appel du non-lieu. Il reste neuf mois pour que la justice française se ressaisisse.

Le 30 octobre 1979 à 8 h 35, on repêche le cadavre de Robert Boulin dans l’étang Rompu en forêt de Rambouillet (Yvelines). Ministre gaulliste dans le gouvernement Raymond Barre, pendant le septennat de Giscard d’Estaing, Robert Boulin était la cible d’une campagne de presse visant à le discréditer. Une affaire liée à l’achat d’une garrigue à Ramatuelle (Var) sur laquelle la famille du ministre avait bâti une résidence secondaire. Avant même l’ouverture de l’enquête, les médias sont informés qu’il s’agit d’un suicide. Le ministre, déprimé, aurait absorbé des barbituriques, se serai avancé dans l’étang sans profondeur, serait tombé inconscient et se serait noyé. Le PV 850 de la gendarmerie précise :  » Le corps se trouve à cinq mètres de la berge, à un endroit où il y a 50 cm d’eau et 40 cm de vase. Il est recroquevillé, position à genoux, face contre terre.  » Sorti de l’eau, le corps est photographié sur le dos. Les rigidités cadavériques brisées. Seul, un bras reste curieusement dressé.

les lividités cadavériques

Si les enquêteurs avaient eu pour mission de rechercher la vérité, ils disposaient déjà de la preuve médico-légale qui contredisait la thèse du suicide solitaire. Les lividités cadavériques. Après le décès, le sang ne circule plus. Il traverse les tissus et se dépose, par pesanteur, sur les parties du corps en contact avec le sol. En quelques heures, des marbrures caractéristiques (les lividités) se fixent dans les parties déclives du cadavre, déterminant la position de la victime. Robert Boulin a été retrouvé  » face contre terre « , alors que, selon le rapport d’autopsie, ses lividités cadavériques étaient situées dans le dos. Nous avions exposé cette impossibilité dans l’Humanité du 15 décembre 1987. Révélation reprise par l’Express le 8 janvier 1988. Nous avions soumis notre enquête à une sommité de la médecine légale, le docteur Le Breton (aujourd’hui décédé) et à sa collaboratrice Juliette Garat. Interviewée pour la première fois par Canal +, le docteur Juliette Garat, en termes mesurés, ponctués de silences et de sourires éloquents, confirme l’impossibilité du suicide. Toxicologue et première femme médecin légiste sur la liste nationale des experts, le docteur Garat ne dit pas qu’au moment de l’affaire Boulin, elle et le docteur Le Breton ont été agressés dans la rue et chassés de l’Institut médico-légal où ils exerçaient depuis quarante ans. Leur indépendance d’esprit devenait un obstacle. Le docteur Le Breton détenait à l’institut des échantillons de sang et les poumons de Robert Boulin. Constatant que le sang avait été volé (comment dès lors vérifier la présence de barbituriques ?), par précaution, les bocaux contenant les poumons avaient été placés dans une armoire frigorifique cadenassée. Le docteur Le Breton avait refusé de remettre les clés de l’armoire frigorifique au préfet de police qui les exigeaient :  » Je ne peux les remettre qu’au magistrat instructeur, car il s’agit de scellés judiciaires « , avait-il répondu au préfet. Après son éviction et celle du docteur Garat, le frigo a été fracturé et les bocaux détruits. C’était pourtant la seule possibilité de prouver la noyade. En recherchant dans les poumons la présence de micro-organismes, d’algues microscopiques (les diatomées) toujours présentes dans les poumons d’un noyé en eau sauvage. L’Humanité avait révélé cette disparition le 30 janvier 1988. La famille Boulin et son avocat, Me René Boyer, avaient porté plainte. Sans suite.

Quant aux barbituriques absorbés par Robert Boulin, ce serait du Valium ? Absurde. Ce désinhibiteur a justement la faculté d’annihiler les volontés suicidaires. Rien ne tient dans la version officielle.

Le 18 novembre 1988, nous publions le témoignage d’Hermann Stromberg, une barbouze gaulliste du SAC (le service d’action civique) qui affirme :  » J’étais là quand Robert Boulin a été tué. Les assassins, c’est Ernst Siegrist et ses gardes du corps. Ils se sont enfoncés dans le sous-bois avec le ministre pour négocier un dossier. Ils étaient hors de notre vue. Puis Siegrist et ses gorilles sont repartis précipitamment, Boulin n’était pas avec eux. J’ai pensé que le ministre restait isolé pour réfléchir. Ne le voyant pas revenir, nous sommes allés à sa rencontre. Il gisait, mort, au pied d’un talus.  » Ersnt Siegrist existe bien. Il a été l’homme de confiance d’un dénommé Kopp, ancien nazi et chimiste de la  » French Connection « . Siegrist n’a jamais été recherché par la justice française.

L’enquête de Canal + menée par Michel Despratx et Bernard Nicolas reprend ces révélations. Elle éclaire aussi de façon remarquable le contexte de l’affaire, en 1979. Le premier ministre, Raymond Barre, est au plus bas dans les sondages. On prête au président Giscard d’Estaing l’intention de le remplacer par Robert Boulin, gaulliste vraiment historique, plutôt populaire, et farouchement hostile à Jacques Chirac, le rival RPR du président en titre. Habile stratégie, mais Robert Boulin devient un danger pour le RPR, deux ans avant la présidentielle de 1981.

A l’automne 1979, plusieurs journaux reçoivent des informations mettant en cause Robert Boulin à propos d’une affaire immobilière à Ramatuelle (Var). Ce dernier sait qu’il s’agit d’un règlement de comptes interne à sa famille politique. Loin d’être déprimé, il s’apprête à riposter. Il connaît toutes les turpitudes des barons de la Ve République, lui qui fut ministre pendant quinze ans. Notamment l’escroquerie dite des  » avions renifleurs  » au détriment d’Elf. Robert Boulin s’apprête aussi à démasquer un pseudo-médecin, Paul Nemegeyi, qui a monté, avec des complicités politiques, un véritable racket sur la Sécurité sociale (1).

Le 29 octobre 1979, Robert Boulin quitte le ministère du Travail. Aidé de son garde du corps, il ramène chez lui certains dossiers sortis de son coffre-fort. Parmi eux, un dossier Elf. Il ressort de son domicile pour se rendre à un mystérieux rendez-vous. Va-t-il menacer ses  » amis  » de sortir des dossiers gênants s’ils ne cessent pas leur opération de déstabilisation ? La négociation tourne mal ?

Dans la soirée, Colette Boulin voit surgir plusieurs collaborateurs de son mari qui s’affairent dans son bureau. Disparu, le ruban de la machine à écrire sur laquelle Robert Boulin est censé avoir tapé la lettre annonçant son suicide. Disparu, l’original de cette lettre. Les destinataires n’en recevront qu’une photocopie, probablement un montage. Disparus, les fameux dossiers !

Le lendemain, on retrouve le cadavre du ministre dans l’étang Rompu. Son visage n’est pas celui d’un noyé. C’est celui d’un homme tabassé (voir photo). Pendant l’autopsie, le procureur interdit l’examen du crâne. Lorsque la famille finira par obtenir une contre-autopsie, la radiographie mettre en évidence deux fractures du crâne. Qui ose encore parler de suicide ?

1) Une note des Renseignements généraux (voir l’Humanité dimanche du 23 juin 1989) établit un lien entre Paul Nemegeyi, aujourd’hui décédé, l’affaire de Ramatuelle et l’assassinat du député le prince de Broglie. On retrouve les magouilles de  » monsieur Paul  » derrière les difficultés financières actuelles de l’hôpital de Saint-Denis. Le préfet de Seine-Saint-Denis a imposé à cet établissement hospitalier le rachat au-dessus du prix des Domaines de la clinique de Pierrefitte que Paul Nemegeyi avait revendue. Sans l’avoir payée à l’ancien propriétaire, Pierre Bouniol, lequel entend faire valoir ses droits.